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Europe / Monde

La France et l'Italie, une relation complexe

BLOG - 27 septembre 2017

 

A l'heure où l'attention se cristallise autour du binôme franco-allemand, Marc Lazar, Professeur d'Histoire et de Sociologie politique à Sciences Po et Président de la School of government de la Luiss à Rome, livre son analyse sur l'autre couple historique de la construction européenne.

Le 27 septembre se réunissait à Lyon le sommet annuel franco-italien. Il intervient dans un contexte particulier après les élections en Allemagne et le discours du Président Macron d’hier en faveur d’une relance de l’Union européenne. A l’ordre du jour, des dossiers importants : STX-Cantieri navali, la crise migratoire et la liaison ferroviaire Lyon-Turin. Gageons que les déclarations finales seront chaleureuses. Les dirigeants des deux pays expliqueront que des avancées ont été réalisées, par exemple à propos des industries navales. Et on ne manquera sans doute pas d’afficher une bonne entente, voire d’entonner les habituels couplets sur la solide amitié qui unit nos peuples latins.

Pourtant, la réalité est plus complexe. En particulier, parce qu’il existe un réel malaise italien à l’égard de la France, d’autant plus vif que l’élection d’Emmanuel Macron le 14 mai dernier avait suscité une immense espérance. La plupart des responsables politiques et des commentateurs italiens s’étaient alors félicités de ce succès. Ils y voyaient même parfois un motif d’inspiration pour eux. L’échec de Marine Le Pen démontrait que le populisme pouvait être sèchement battu, ce qui représentait un encouragement dans le combat que mène le Parti démocrate contre le Mouvement 5 étoiles. Notamment, sur le sujet de l’euro : la dirigeante du Front National avait clairement montré son impréparation et l’incohérence de ses propositions, ce qui lui avait coûté cher. Matteo Renzi, dont les proches avaient déjà créé le site In cammino sur le modèle d’En Marche, soulignait sa proximité avec le nouvel occupant du Palais de l’Élysée, lequel avait suivi de près l’action du Premier ministre italien. Enfin, l’engagement pro-européen d’Emmanuel Macron comblait les Italiens europhiles. La déception fut rapide. La suspension de l’accord avec Fincantieri pour les chantiers navals STX, puis leur nationalisation temporaire ont provoqué l’ire des Italiens qui connaissent l’importance de la présence économique française dans la péninsule. Le blocage des migrants aux frontières nationales a choqué. Le rapport privilégié avec l’Allemagne, accepté comme condition sine qua non pour la relance de la construction européenne, a néanmoins donné le sentiment à Rome d’être de nouveau marginalisée. La rencontre organisée en France le 24 juillet dernier avec les responsables libyens a heurté la susceptibilité des Italiens et leur a rappelé le mauvais souvenir de l’intervention militaire française de 2011. Évidemment, sur chacun de ces dossiers, Paris a des arguments fondés et cohérents. L’Italie protège aussi ses entreprises, ainsi qu’en attestent les problèmes rencontrés par Vivendi ; elle aurait commis des erreurs dans la gestion des flux de migrants ; ses initiatives en Europe paraissent quelque peu erratiques et elle aurait longtemps fait preuve d’atonie à propos de la Libye.

Ces malentendus et ces désaccords démontrent la pérennité de quelques traits structurels des rapports franco-italiens ancrés dans une longue histoire. L’Italie a tendance à surinvestir son rapport à la France, laquelle ne fait pas preuve d’une attention semblable à l’égard de son voisin. L’Italie critique l’arrogance et le nationalisme de la France, la France suspecte l’Italie de manœuvres perfides et doute de sa crédibilité. Il serait temps de surmonter ces obstacles. Pour plusieurs raisons. Économiques, car la France est le deuxième partenaire commercial de l’Italie, et vice versa de nombreuses coopérations industrielles par exemple sont susceptibles d’être renforcées. Européennes, car, plutôt que jouer en solo, Paris et Rome, surtout après le vote des Allemands de dimanche, pourraient apporter une contribution commune afin de construire une souveraineté européenne, de combler le fossé entre les pays du Nord et du Sud de l’Europe, et de faire reculer l’euroscepticisme si puissant, plus encore en Italie qu’en France. Politiques, afin d’apprendre des expériences de chacun les moyens de revitaliser la démocratie parce qu’en dépit de la victoire d’Emmanuel Macron et des évaluations plutôt positives de l’action de Paolo Gentiloni, les deux pays sont confrontés à une crise énorme de la représentation politique avec une défiance généralisée des citoyens à l’égard de leurs dirigeants, surtout les plus démunis, les moins instruits, les plus apeurés et donc tentés par un repli sur des identités qu’ils pensent immuables et des territoires qu’ils estiment menacés. Sécuritaires, pour combattre le terrorisme sachant, par exemple, que la France a beaucoup à apprendre de l’expérience italienne des années de plomb. Éducatives, au niveau des universités et des centres de recherche, ce qui suppose des coopérations de plus en plus intégrées entre établissements, européens comme l’a suggéré hier Emmanuel Macron mais aussi en renforçant l’Université franco-italienne, qui jusqu’ici n’a jamais vraiment pris son envol faute de moyens et d’une réelle ambition. Culturelles, en imaginant en plus du travail de diffusion de la culture italienne en France et de la culture française en Italie des initiatives communes franco-italiennes à dimension européenne. En fait, les rapports bilatéraux n’ont de sens que dans une perspective européenne.

Et précisément, l’Europe va servir une nouvelle fois de révélateur de la teneur des rapports entre les deux pays. Nombre de propositions présentées hier par le Président Macron convergent avec des idées italiennes, comme celles concernant un ministre européen des finances et un budget commun pour la zone euro, encore qu’il faille préciser comment cela se concrétisera. D’autres idées françaises peuvent trouver un assentiment italien par exemple sur l’élargissement du programme Erasmus ou sur la création d’une Agence européenne de l’innovation. En revanche, Rome est opposée à un Parlement de la zone euro comme le Président Juncker. Mais surtout, tout dépendra de la manière dont la France mettra en pratique ce programme : en aspirant à jouer un rôle de leadership unique ou en étant capable de forger un "co-leadership", notamment avec l’Italie, sachant les résistances que le prochain gouvernement allemand risque de présenter ? Le président Macron disait lors du Conseil européen des 22 et 23 juin dernier : "il ne faut pas tomber dans la maladie française qui est de penser que l’Europe, c’est seulement nous". A lui de le démontrer. Dès maintenant à Lyon.

 

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