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Guerre en Ukraine - confrontation entre la Russie et l’Occident 

ARTICLES - 7 Mars 2022

Le conflit s’enlise en Ukraine, alors que Vladimir Poutine fait face à une résistance qu’il n’avait pas escompté. Toutes les parties engagées dans cette crise, de manière directe ou indirecte, ont les yeux rivés sur le futur de Kyiv, véritable symbole d’une nouvelle confrontation entre deux blocs. Dans ce nouvel épisode de notre série Ukraine, Russie : le destin d’un conflit, Michel Duclos, ancien ambassadeur et conseiller spécial en géopolitique auprès de l’Institut Montaigne, nous livre son analyse. 

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dédiée à remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

Évitons bien sûr toute grandiloquence, mais il faut bien constater qu’en quelques jours nous avons basculé dans un autre monde : la Russie a entrepris d’envahir un pays voisin, reproduisant pour la première fois depuis 1945 en Europe le type d’agression que la Charte des Nations-Unies avait entendu bannir à tout jamais. De manière peut-être tout aussi surprenante, les Occidentaux - et plus particulièrement les Européens - semblent cette fois déterminés à contrer le défi qu’à travers l’Ukraine le dictateur du Kremlin lance au monde occidental. 

Le syndrome Milošević de Vladimir Poutine 

Par quels calculs tortueux le Président de la Fédération de Russie en est-il arrivé à prendre tant de risques ? 

La réponse la plus immédiate réside dans le fait qu’il s’est piégé lui-même : n’ayant pas réussi à faire céder le gouvernement ukrainien, il s’est senti obligé de mettre à exécution les menaces qu’il avait brandies. Cette réponse immédiate ne peut se comprendre toutefois que dans un contexte marqué entre autres par trois facteurs. 

  • Il y a d’abord, chez les Russes depuis la fin de la Guerre Froide une tendance au mimétisme à l’égard du comportement occidental (exemple : reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie de la même manière que les Occidentaux avaient reconnu le Kosovo). L’invasion de l’Ukraine par la Russie rappelle donc l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak par les États-Unis avec dans les trois cas le même objectif : le changement de régime. Les deux précédents de l’Afghanistan et de l’Irak - tous deux conduisant à des désastres - auraient dû certes rendre Vladimir Poutine plus circonspect ; 
     
  • Un autre facteur plus déterminant a donc certainement joué. C’est clairement Vladimir Poutine lui-même qui a décidé, son entourage ne partageant clairement pas ses certitudes comme on le voit dans l’extraordinaire mise en scène d’une ultime réunion de son Conseil de Sécurité national. Or Vladimir Poutine apparaît désormais en proie à l’obsession du "rassemblement des terres russes" - comme en témoignait son article de juillet 2021 et nombre de ses propos depuis lors. Son révisionnisme historique a aussi pris une forme militante aiguë avec la suppression de l’ONG Memorial. Avec le recul, il est tentant de rapprocher l’article de juillet 2021 sur l’unité des peuples russes et ukrainiens du discours de Slobodan Milošević en 1989 pour le 600ème anniversaire de la bataille de Kosovo Polje - annonciateur d’une sanglante fuite en avant au nom de chimères historiques ; 
     
  • À cela s’ajoute chez Poutine - et son clan - une perception de l’Occident renforcée au fil des dernières années : comme l’observe justement Elie Tenenbaum, à l’Occident guerrier et dominateur d’autrefois, digne d’imitation, a succédé dans l’esprit des dirigeants russes un Occident décadent et faible, qui a laissé faire sans réaction sérieuse la Géorgie, l’annexion de la Crimée et la mise à feu du Donbass, puis les crimes d’Assad en Syrie soutenus par Moscou. Les Russes considèrent en outre l’administration Biden comme faible ; la vigueur de courants d’opinion favorables à leurs intérêts, tel le trumpisme en Amérique et les populistes nationalistes en Europe, ont pu aussi créer chez eux l’illusion qu’ils étaient portés par le sens de l’Histoire. 

La guerre hybride de l’Occident 

C’est cette surestimation du déclin stratégique des Occidentaux - cumulée avec une sous-estimation de la volonté de résistance des Ukrainiens - qui va maintenant orienter la suite des événements : 

  • À l’agression russe, ont succédé à un rythme rapide plusieurs vagues de sanctions manifestement concertées entre Washington, l’UE et les capitales européennes. Ces sanctions vont désormais beaucoup plus loin que ce que l’on avait imaginé et beaucoup plus loin que ce à quoi Moscou s’était préparée. Les capacités de refinancement de l’économie russe vont être décapitées par le gel des avoirs de la banque centrale à l’étranger et l’exclusion des grandes banques russes des marchés financiers internationaux ; dans les liens commerciaux entre la Russie et l’Occident, seul est préservé pour l’instant le secteur, il est vrai essentiel, des hydrocarbures ; 
     
  • De manière encore plus spectaculaire, on assiste à une réaction de l’UE et des Européens qui va très au-delà des sanctions : fermeture de l’espace européen aux avions russes, décision par l’UE de créer un fonds pour acheter des armes à transférer aux Ukrainiens, revirement du gouvernement allemand, soutenu par l’opposition, et s’engageant à la fois à doubler le budget de défense de la République Fédérale, à renverser sa politique énergétique pour moins dépendre du gaz russe et à aider l’Ukraine, y compris sur le plan militaire ; 
     
  • Les États-Unis jouent un rôle dans la riposte de l’Occident mais en réalité - là aussi c’est une évolution notable - moins proéminent que cela aurait été le cas à d’autres époques. Il est vrai que le Président Biden a les mains liées par son opinion et ses échéances électorales. Il a dès le début annoncé qu’il n’y aurait pas de soldats américains en Ukraine alors qu’il aurait pu laisser planer une ambiguïté. Dès lors, comment expliquer la vigueur de la réaction européenne ? C’est clairement la peur qui en est le mobile : pour Berlin et Paris, comme pour d’autres capitales, la démesure de l’agression russe ne peut laisser aucun doute sur le fait que Poutine, s’il l’emporte facilement en Ukraine, poursuivra son offensive contre d’autres pays. Ses propres déclarations indiquent qu’il entend bien, une fois "réglé le problème ukrainien", restructurer l’architecture de sécurité en Europe. 

Quels buts de guerre ? 

Un document fascinant éclaire sur tous ces points l’imaginaire du pouvoir poutinien dans cette affaire. Il s’agit d’un éditorial de l’agence Novosti, prévu pour le jour d’après une victoire rapide sur l’Ukraine mais publié par inadvertance et aussitôt effacé du site de l’agence. Sa traduction en français a été publiée par la fondation Fondapol. On y lit noir sur blanc que la disparition de l’Ukraine en tant qu’État séparé de la Russie provoquera un ébranlement profond de l’Occident et que notamment le lien entre l’Europe et l’Amérique ne devrait pas s’en relever. Il y est indiqué aussi que l’intervention en Ukraine était devenue indispensable par ce que le spectre d’une "Ukraine antirusse" ne cessait de progresser. 

Les conditions qu’affiche Vladimir Poutine quand on lui parle de négociation de cessez-le-feu disent tout de ses objectifs : "dénazification, démilitarisation, neutralisation".

Nous en sommes à plus de dix jours de l’agression russe et la victoire rapide escomptée n’a pas eu lieu. Soyons sans illusion : n’ayant pas brisé d’emblée la résistance ukrainienne, la Russie va doubler ou tripler sa mise. Elle va reproduire le modèle qu’elle a appliqué en Tchétchénie et en Syrie, celui d’une guerre plus que sale, visant délibérément la destruction de villes entières, ciblant les populations civiles, les hôpitaux, les marchés ou les écoles. Les conditions qu’affiche Vladimir Poutine quand on lui parle de négociation de cessez-le-feu disent tout de ses objectifs : "dénazification, démilitarisation, neutralisation".

On ne voit pas à ce stade ce qui pourrait le faire dévier de sa route. Ayant constamment sous-estimé les Ukrainiens, il minimise peut-être le risque d’une guérilla urbaine prolongée lorsqu’il s’agira d’occuper le pays. Pour l’instant, la "négociation" - contacts entre délégations russe et ukrainienne, discussions téléphoniques entre Emmanuel Macron et son homologue russe - signifie pour Vladimir Poutine la poursuite de la guerre par d’autres moyens, comme c’était le cas en Syrie. 

Du côté occidental, les "buts de guerre" sont moins clairs que pour Poutine. La stratégie apparaît en revanche d’une évidente simplicité : aider les forces ukrainiennes pour retarder le plus possible leur défaite et donc faire subir un coût élevé à l’armée russe ; et surtout affaiblir considérablement la Russie en l’asphyxiant économiquement et en l’isolant politiquement dans le monde. D’autres sanctions vont d’ailleurs suivre. Cette stratégie doit être menée avec doigté. Lorsque le Président de la République a solennellement déclaré que "la France n’est pas en guerre avec la Russie", il a en tête que les Occidentaux doivent éviter de donner des prétextes à Poutine pour une extension géographique du conflit ou un chantage à l’usage d’armes de destruction massive ou toute autre forme d’escalade. Le dictateur russe n’en agite pas moins de lui-même un recours à des armes nucléaires et sa propagande impute aux Ukrainiens des projets d’emplois d’armes radiologiques ou autres, laissant penser que cette option n’est pas exclue pour les Russes eux-mêmes. 

En cas de "victoire russe", on imagine ce que sera la difficulté pour l’Otan et l’UE d’avoir à ses portes une Ukraine largement détruite, occupée par la Russie, et en proie à une guerre de type insurrectionnel. La tentation pour les Russes de tester l’OTAN dans les pays baltes ou ailleurs - déjà présente aujourd’hui - sera très forte. Quoi qu’il en soit, c’est l’ironie de l’Histoire qui veut que, sauf à plier une fois de plus, l’Occident n’a d’autre choix que de pratiquer cette "guerre hybride" théorisée par le chef d’État russe, le général Guerassimov, qui mêle entre autres des actions militaires (armement des Ukrainiens), des opérations "informationnelles" ou cyber et des mesures économiques.

La logique de la stratégie adoptée conduit cependant à infliger à Vladimir Poutine ce que l’on pourrait appeler une défaite stratégique.

On a dit que les buts de guerre du côté occidental ne sont pas clairs à ce stade. La logique de la stratégie adoptée conduit cependant à infliger à Vladimir Poutine ce que l’on pourrait appeler une défaite stratégique. Dans les semaines qui viennent son économie sera à genoux. Viendra un moment où l’État russe ne sera pas sûr de pouvoir payer ses fonctionnaires, ses policiers, ses militaires, ses retraités. Vladimir Poutine aura du mal à se présenter à son peuple en général vainqueur, même si la mise sous pression de celui-ci est à un niveau jamais atteint depuis Staline. Il sera bien sûr entièrement entre les mains de la Chine, une Chine qui s’interrogera peut-être sur la valeur d’un allié aussi affaibli et discrédité dans le monde. On peut imaginer qu’en concevant leur stratégie, les dirigeants occidentaux ont à l’esprit le message qu’ils adressent aussi à Pékin. 

 Un duel fatal pour le dictateur russe

L’aventure déclenchée en Ukraine dans le sang et la fureur, dans le but d’une changement de régime à Kyiv, entraînera-t-il finalement un changement de régime à Moscou ? Les Occidentaux ne doivent pas spéculer sur un tel scénario, dont beaucoup de paramètres nous échappent. Il est à craindre en outre qu’un Poutine acculé, dont le pouvoir serait remis en cause, serait d’autant plus tenté par une fuite en avant dangereuse. Ce qui est vrai en revanche, c’est que le Président russe a enclenché un duel avec l’Occident, qui n’est peut-être pas un duel à mort, mais un duel dont il ne peut sortir que profondément blessé. 
 

 

Copyright : MELISSA SUE GERRITS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

 

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