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Comment prendre soin de sa santé mentale ?

Trois questions au Dr Tim Greacen

INTERVIEW - 30 Avril 2021

Précarisés, isolés, en proie à des parcours scolaires ou universitaires chaotiques et à un marché du travail contracté, les jeunes subissent de plein fouet les effets de la crise sanitaire et montrent des signes de grande vulnérabilité psychologique. Depuis plusieurs mois, de nombreuses voix s’élèvent pour alerter sur les effets délétères de la pandémie sur leur santé mentale. À l’heure où les pouvoirs publics multiplient les annonces sur le sujet (Assises de la psychiatrie, chèques-psy…), nous consacrons une série de billets sur les jeunes face à cette "vague psychiatrique".

Dans ce billet, Johanna Couvreur, cheffe de projet santé mentale, interroge le psychologue Tim Greacen sur le rapport des usagers avec la psychiatrie

Vous êtes originaire d’Australie, pouvez-vous nous parler de l’approche de promotion de la santé mentale qui y est menée envers les jeunes ? 

En Australie, la position de l’usager dans le système de soins est très différente de celle de la France. Quand on va voir le médecin, c’est pour être soigné mais aussi pour être formé, pour apprendre à s’occuper de son problème de santé soi-même, pour devenir compétent. Sans doute cela est-il lié historiquement au développement d’un système de soins sur un territoire si immense : considérant les grandes distances à parcourir pour trouver un infirmier ou pour se rendre chez son médecin, l’accès aux soins n’est pas si aisé et il est préférable de savoir gérer au mieux plusieurs situations médicales.
 
Cela se traduit par une politique systématique d’éducation à la santé et à la santé mentale. Dès l’école primaire, on apprend par exemple les gestes qui sauvent, vers 13-15 ans de nombreux programmes scolaires adressent des questions telles que la dépression, l’abus d’alcool ou de drogues ou encore les maladies sexuellement transmissibles. Plus tard, on aborde les pensées suicidaires, les idées bizarres, les psychoses. On enseigne aux enfants à comprendre ce que sont ces maladies, à savoir comment agir avec quelqu’un qui en souffre, à savoir repérer une personne qui ne va pas bien… Mais en même temps, l’ensemble du système scolaire cherche aussi à promouvoir le bien-être à l’école, la bonne santé, le bien-vivre, le vivre ensemble.

La santé - et la santé mentale - sont l’affaire de tous et chacun peut agir à son niveau.

Cette expérience fondatrice est pour moi au cœur de l’empowerment en santé. La santé - et la santé mentale - sont l’affaire de tous et chacun peut agir à son niveau. Proposer des soins adaptés à une personne malade est essentiel mais sensibiliser les individus aux maladies ou aux difficultés diverses qu’ils peuvent rencontrer ou auxquelles leurs proches peuvent faire face, c’est leur donner des armes pour agir, demander de l’aide et trouver des solutions.

Vous appelez à une approche nouvelle de promotion de la santé mentale dans nos sociétés. Quelle serait la traduction concrète de cette approche ? 

Les situations de difficulté ou de détresse psychologiques rencontrées par un nombre grandissant de Français au décours de la crise sanitaire interpellent les pouvoirs publics de façon assez inédite et c’est une bonne chose. Les options sur la table comme les annonces politiques pour tenter de juguler ce que plusieurs experts ont nommé la 2e ou la 3e "vague psychiatrique" tentent de répondre à l’urgence mais il me semble que nous ne devons pas nous abstenir d’une réflexion plus globale. L’enjeu est de taille : si nous l’observons sous l’angle de la prévalence de ces troubles, de leur poids dans les dépenses de santé ou encore de leurs multiples effets induits (échecs scolaires, moindre productivité, …), le fardeau associé aux troubles psychiatriques est énorme.
 
La première approche pour répondre à ces défis est celle de la prévention. Elle traverse les politiques de santé publique depuis de nombreuses années et s’organise en trois axes d’actions : premièrement, agir en amont des troubles afin de réduire leur incidence grâce, par exemple, à la vaccination ou à des stratégies ciblées auprès des populations à risque (prévention primaire) ; ensuite, empêcher la progression de la maladie en agissant au tout début des troubles, en la dépistant à un stade précoce (prévention secondaire) ; enfin, freiner les rechutes ou l’aggravation des troubles dans leur forme chronique (prévention tertiaire). C’est une conception qui a le défaut, selon moi, d’être centrée sur la maladie, sur les soins, sur une conception négative de la santé, sur une stigmatisation de la maladie. Quand on sait que seuls 20 % des personnes présentant un trouble dépressif caractérisé reçoivent des soins, force est de constater que la réponse médicale ne fait pas tout et qu’elle passe à côté de beaucoup de monde.
 
Pour pallier ce défaut de soins, il est évidemment indispensable d’améliorer le recours ou l’accès aux soins. Mais en même temps, je pense que ce nécessaire effort doit s’accompagner d’un autre mouvement qui vise la promotion de la santé et de la santé mentale. Cette conception porte une vision plus positive et plus inclusive et surtout plurielle. Dans les faits, la promotion de la santé mentale va chercher à agir sur les déterminants de la santé tels que la précarité et la richesse, les conditions de vie, les bonnes relations familiales, l'inclusion sociale, le bien vivre en milieu scolaire…

La promotion de la santé porte une vision holistique de l’humain et nécessite l’implication comme la coordination d’un grand nombre d’acteurs non seulement dans le champ sanitaire mais bien au-delà. C'est une conception qui change aussi la nature du lien que les usagers entretiennent avec les services de soins (qu’ils soient sanitaires, sociaux, médico-sociaux). Elle cherche à donner des outils de bien-être et de bien-vivre aux individus, à restaurer un certain pouvoir d’action. 

La promotion de la santé vise à améliorer la participation des usagers dans une santé collective, à renforcer leur empowerment.

La promotion de la santé vise à améliorer la participation des usagers dans une santé collective, à renforcer leur empowerment. Comme disait le Président Obama : "Yes, we can!"

L'empowerment est une notion très forte en santé mentale, qu'est-ce que c'est et comment cette notion peut-elle être mise au service des jeunes souffrant de maladies psychiatriques ? 

L’empowerment est un mouvement de fond, qui prend de l’ampleur en France depuis quelques années. Il transforme profondément l’approche des soins en psychiatrie et questionne plus largement la place que nos sociétés réservent aux personnes qui vivent avec un trouble psychique...
 
Les troubles ne sont plus appréhendés sous le seul angle du déficit ou du handicap acquis qu’il s’agirait de contenir et de maîtriser, mais sous l’angle des ressources et des compétences préservées chez chacun. L’empowerment vise, comme son nom l’indique, à redonner du pouvoir d’action aux personnes. Il récuse toute fatalité. Pour la personne vivant avec une maladie, c’est un processus d’autonomisation par lequel elle participe aux décisions la concernant, reprend pied dans sa vie, refait des projets de vie.
 
Du point de vue des soins, cela passe par une transformation des postures médicales : l’usager n’est plus un objet de soins mais un partenaire de ces mêmes soins. Ce qui est vrai pour les troubles psychiques fréquents d’intensité légère à modérée l’est aussi pour les troubles les plus sévères et les plus chroniques. De multiples stratégies thérapeutiques ou d’accompagnement social et médico-social existent pour aider l’usager à redevenir acteur de sa propre vie : arsenal assez riche d’actions allant de l’éducation thérapeutique en passant par le soutien au logement, à l’emploi, à la vie sociale, qui sont des des déterminants essentiels du bien vivre....
 
Ainsi, et j’insiste là-dessus, l’empowerment est un mouvement qui appelle aussi une transformation de nos sociétés : chacun doit faire sa part du boulot. Il ne s’agit pas seulement d’aider l’individu malade à se réhabiliter ou à trouver les ressources pour s’intégrer, mais également d’amener la société à faire une place à la diversité des compétences et des ressources de chacun.
 
Selon moi, l’éducation à la santé et à la santé mentale, à tout âge, est un levier puissant de cette transformation. Si les enfants, dès leur plus jeune âge, étaient sensibilisés aux enjeux de la santé, de la bonne santé comme de la mauvaise, cela changerait considérablement la donne pour les adolescents confrontés à des difficultés psychiques… À la stigmatisation, à la honte et la peur feraient place la demande d’aide et le recours aux soins, mais aussi le soutien et l’entraide dans une société plus inclusive. Autant d’enjeux du bien-vivre ensemble.

 

Copyright : CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

 

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