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Au Moyen-Orient, les talibans exacerbent les pulsions confessionnelles

ARTICLES - 20 Août 2021

Le monde arabe et musulman regarde avec effroi la prise du pouvoir par les talibans en Afghanistan. Un groupe djihadiste vient de marcher sur le cadavre d’un État pour conquérir un vaste territoire par la force et la foi. Voici une première conséquence de ce qui augure le retrait américain de la région du Moyen-Orient. Le reste est à venir, car si l’Amérique cède à nouveau à la vision que l’Afghanistan n’est qu’un enjeu périphérique et un territoire perdu, ce n’est évidemment pas le cas des pays du Moyen-Orient. Un vent de panique souffle sur toute la région. 

Les mouvements islamistes, sunnites comme chiites, célèbrent à l’unisson la "capitulation historique" de l’Amérique. Le mouvement palestinien Hamas a adressé ses félicitations aux talibans. Le chef du mouvement Al-Nusra - qui n’est autre que la branche syrienne d’Al-Qaïda - Mohamad al Jolani a déclaré : "Allah a triomphé des forces du mal étrangères, prions pour que la joie se répande au Levant et au sein de toute l’Umma opprimée" et il se prend à rêver que son mouvement pourra conserver son petit émirat islamique dans le nord de la Syrie, moyennant quelques garanties et services offerts à Washington. Les responsables américains n’ont-ils pas déclaré à plusieurs reprises qu’Al-Nusra pourrait être un interlocuteur utile... et celui-ci de redoubler de signaux d’apaisement en direction des États-Unis ? C’est que Al-Nusra combat Daesh et ses supplétifs. Il liquide également par étapes les groupes de combattants venus d’ailleurs qui luttaient pourtant à ses côtés (Tchétchènes, Turkestans, Ouïghours) rendant ainsi de précieux services à la Russie et à la Chine. 

Côté chiite, le Hezbollah libanais ironise : "America is back", qui le croira désormais ? Le dernier clou vient d’être enfoncé dans le cercueil de la guerre contre le terrorisme. Les États-Unis ont été humiliés par un peuple démuni et exsangue, quelle sera sa capacité face à des forces plus organisées ? Et de citer en exemple l’Iran et la Chine.

 Le dernier clou vient d’être enfoncé dans le cercueil de la guerre contre le terrorisme.

Il n’en est pas de même cependant pour les gouvernements, à commencer par le régime iranien qui, s’il se réjouit du départ des forces américaines, n’en est pas moins inquiet du trou noir que pourrait devenir l’Afghanistan avec lequel il partage 800 kilomètres de frontière. Dans l’immédiat, ce sont l’afflux massif de réfugiés et la situation des quelque 20 % de Chiites du pays qui le préoccupent. 

À plus long terme, c’est la stabilité de l’Iran même dans sa diversité ethnique et confessionnelle si l’Afghanistan venait à se décomposer. L’Iran souhaiterait voir se recomposer un gouvernement d’union nationale, idéalement après la réunion d’une nouvelle Loya Jirga à l’instar de la conférence de Bonn mais les talibans n’en faisaient pas partie à l’époque et ne sont pas susceptibles de trouver la proposition attrayante. Sur le plan politique, l’Iran du président Raïsi tente d’évaluer les conséquences du retrait américain. Biden se montrera-t-il plus souple dans la renégociation de l’accord sur le nucléaire pour tenter de remporter une victoire diplomatique dont il a tant besoin, ou bien sera-t-il enclin au contraire à durcir sa position afin de corriger l’image d’une Amérique déconsidérée ? Israël l’incite à maintenir une position dure dans la négociation à Vienne et voudrait surtout convaincre Joe Biden de ne pas poursuivre son désengagement de la région qui laisserait l’État hébreu seul capable de contrer l’influence de la république islamique. 

Les pays arabes, qui ont presque tous des ressortissants impliqués dans les différents mouvements djihadistes, sont tétanisés. Dans les années 80, l’Arabie saoudite avait été l’agent exécutant de la stratégie américaine en Afghanistan et apportait aux djihadistes la légitimité religieuse qui les motivait. Mais les temps ont changé et les djihadistes sont devenus la bête noire du régime saoudien à un moment où il est conscient que l’Amérique ne viendra pas à son secours s’il se voit menacé. Les monarchies du Golfe voudraient pouvoir compter sur le nouveau pragmatisme affiché par les talibans et s’efforcent de les imaginer en gestionnaires sages d’un immense territoire dont l’importance réside surtout dans le danger qu’il représente pour ses voisins et au-delà. Les talibans vont-ils lâcher leur kalachnikov pour s’asseoir derrière des bureaux ? S’ils parviennent à contrôler le pays, ils risquent de représenter un aimant pour les groupes djihadistes du monde musulman jusqu’aux minorités musulmanes de Russie et de Chine. Ayant longtemps bénéficié d’une base arrière au Pakistan sans laquelle ils n’auraient jamais pu triompher, ils pourraient former à leur tour un sanctuaire et un foyer d’exportation de djihadistes vers les États immunodéficitaires du Moyen-Orient et d’Afrique, et ils sont nombreux. 

Le mouvement taliban est fragmenté et les vieux en son sein, passant pour raisonnables, ne pourront ignorer les plus jeunes, plus éduqués mais aussi plus radicaux qui sont fiers de leurs succès.

Si en revanche, ils ne parviennent pas à gouverner l’Afghanistan comme c’est le plus probable, le pays sombrera à nouveau dans l’anarchie et requerra une gestion de l'insécurité par ses voisins sur le long terme. Un scénario moins inquiétant à court terme serait celui d’un pouvoir faible à Kaboul où chaque pays de quelque influence placerait ses hommes qui défendraient ses intérêts. Il en résulterait un système de gouvernance soumis à des décisions dictées de l’étranger débouchant sur des comportements erratiques. 

Les monarchies du Golfe voudraient pouvoir compter sur le nouveau pragmatisme affiché par les talibans.

Les inquiétudes sécuritaires des Occidentaux sont de peu de poids au regard des bouleversements qui agitent les profondeurs des sociétés musulmanes. L’accès au pouvoir de djihadistes sunnites fait tout le bonheur de militants de leur espèce et exacerbe d’autant les pulsions confessionnelles dans les autres communautés. Les Chrétiens pour la plupart ont déjà quitté la région et le peu qu’il en reste ne sauraient rester bien longtemps. Le gouvernement de Narendra Modi vient de lancer un appel aux minorités sikhs et hindoues d’Afghanistan pour leur faire savoir qu'elles seraient les bienvenues en Inde. 

Foin des démocraties, les régimes autoritaires se font une nouvelle santé. Leur main de fer en Égypte ou en Algérie semble seule capable de faire reculer les djihadistes sans jamais parvenir à les éliminer. À la trappe les droits de l’homme, les droits des femmes, la diversité des sociétés. Les voix des laïcs et des libéraux vont s’éteindre rapidement et les candidats à l’émigration seront innombrables. Ils vont d’abord submerger les pays voisins, surtout l’Iran puis la Turquie. Quelques heureux élus seront accueillis en Europe et les clandestins les plus doués parviendront toujours à passer au travers des filets. L’inquiétude de l’Europe se réduit pour l’heure au risque de voir déferler de nouveaux migrants, ignorant pour le moment de bien plus graves risques sécuritaires

L’échec afghan restera un cas d’école s’agissant de la stratégie militaire et sécuritaire dans la lutte anti-terroriste. Mais une dimension plus importante encore est à l’origine de cet effondrement. Il s’agit de l’incapacité des élites nationales afghanes à produire un pouvoir politique crédible soucieux un tant soit peu de l’intérêt général, et l’hésitation des États-Unis à en tirer les conséquences, à savoir que ce pouvoir anéanti par la corruption qui engloutissait l’aide internationale, ne pouvait convaincre une armée de se battre pour la nation. On retrouve l’Irak et la débandade de son armée devant Daesh il y a six ans. "Nous ne faisions pas du nation-building en Afghanistan" s'est défendu le conseiller à la sécurité nationale de Joe Biden. C’est pourtant bien ce à quoi l'Amérique s'est employée pendant 20 ans sans y parvenir, un échec corroboré par la tentative française au Sahel.

L’Amérique ne s’interdit rien lorsqu’il s’agit de ses intérêts, y compris la conclusion de marchés avec les groupes terroristes. Elle a le grand privilège, à la différence des pays d’Asie, d’Europe et d’Afrique, de n’être pas partie de l’aire géographique dans laquelle se meuvent les djihadistes. Tourner le dos et fermer ses frontières lui paraît un choix possible. Il semble que le 11 septembre soit bel et bien oublié outre-Atlantique. 



Copyrights: Ahmad SAHEL ARMAN / AFP

 

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