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Afrique : dépassionner le débat sur le franc CFA

BLOG - 4 octobre 2017

Les 4 et 5 octobre, les ministres de l'Economie et des Finances des 14 pays dont la monnaie est le franc CFA se réunissent à Paris, autour de leur homologue français, Bruno Lemaire. Cette réunion précède les assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale. Michaël Cheylan, contributeur sur les questions africaines à l'Institut Montaigne, décrypte les enjeux autour de cette question.

Cette année, il y sera largement question de la situation économique et monétaire en Afrique Centrale, très détériorée en raison de la chute du prix du baril de pétrole. Alors que les économies d’Afrique de l’Ouest (zone UEMOA) ont le vent en poupe, celles de la CEMAC (Cameroun, République centrafricaine, République du Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad) souffrent tout à la fois d’une diminution de la masse monétaire en circulation, d’une baisse de plus de la moitié de leurs réserves de change, d’une hausse de l’endettement et d’une érosion de leurs avoirs extérieurs nets. A telle enseigne que le FMI a été appelé à la rescousse pour mettre en place une facilité élargie de crédit, destinée à réduire la dette des pays bénéficiaires et à financer un train de réformes.


 

Pourtant prioritaires, ces questions risquent fort d’être éclipsées par "le" sujet polémique du moment : faut-il ou non réformer le franc CFA. Nombreuses ont été, ces derniers mois, les voix (d’économistes, d’activistes et même de chefs d’État) à appeler à une réforme de ce système mis en place par le décret no 45-0136 signé le 25 décembre 1945 par le Général de Gaulle et publié le lendemain au Journal officiel.


 

Que lui reproche-t-on au juste ? En substance, "le Franc CFA est accusé de reproduire l’asymétrie des relations coloniales, pour le bénéfice principal de la France et au détriment du développement des pays africains", rappelle le rapport de l’Institut Montaigne, Prêts pour l’Afrique d’aujourd’hui ? Conséquence, toujours selon l’Institut : "le débat économique quant aux avantages et inconvénients présentés par le modèle original de la Zone franc demeure souvent prisonnier de considérations idéologiques sur la place supposée trop ou pas assez importante de la France dans la gouvernance des États africains."


 

Dans le détail, trois principaux griefs sont souvent formulés à l’encontre du Franc CFA :

  • sur le plan économique d’abord, la parité fixe entre le Franc CFA et l’Euro ne refléterait pas les fluctuations réelles des économies africaines concernées ;
  • sur le plan politique ensuite, les réserves de changes étant partiellement logées dans les comptes d’opérations du Trésor français, certains y voient une "atteinte à la souveraineté" des pays concernés qui ne sont pas libres d’en disposer selon leur bon vouloir ;
  • sur un plan symbolique enfin, le nom même du franc CFA renverrait, aux yeux de ses contempteurs, à un passé colonial qui ne passe pas.

 

A cela, on peut rétorquer en s’appuyant sur les arguments suivants :


 
  • S’agissant du premier grief (d’ordre économique), l’économiste et ancien Premier ministre du Bénin, Lionel Zinsou, relève, à juste titre que "l'eurozone, première puissance mondiale d’exportation, est le premier partenaire de l’Afrique en matière d’importations, d’exportations, des investissements étrangers et pour l’Aide publique au développement. Ces quatre éléments sont hautement importants pour les pays de la zone franc. En outre, avec l’eurozone, on a une large visibilité sur les échanges." On peut rappeler qu’il s’agit d’un modèle somme toute classique : ainsi, les pays du Golfe arabo-persiques sont de fait liés par une parité fixe au dollar ; ceux de l’Afrique australe le sont au rand sud-africain, l’Afrique du Sud étant leur premier partenaire commercial.

 
  • En ce qui concerne le second grief (d’ordre politique), on peut observer, toujours avec Lionel Zinsou, d’une part, qu’"il n’est pas important que les réserves de changes soient partiellement contenues dans les comptes d’opérations du Trésor français" et que, d’autre part, "la zone franc est pleinement souveraine puisque ses États-membres peuvent fixer la politique monétaire, les taux d’intérêts qui sont des éléments majeurs de la souveraineté monétaire." Pour rappel, dans les comptes d’opérations du Trésor français, il n’y a, à l’heure actuelle, en tout et pour tout, que deux mois de réserves de changes pour la CEMAC, et quatre pour la zone UEMOA. Si ces réserves, déjà chiches, étaient utilisées à tout autre chose par les pays membres, ceux-ci feraient alors rapidement face à des problèmes de liquidités.

 

Quant au troisième grief (d’ordre symbolique), changer de nom relève du choix souverain des États concernés. Les pays africains sont donc libres de le faire à partir du moment où ils en émettraient le souhait. Et on verrait mal la France, en pareil cas, s’y opposer. Simplement, on peut observer qu’il y a sans doute bien d’autres priorités à traiter pour dynamiser les économies de la zone CFA et rendre leurs croissances plus vigoureuses et plus inclusives. En outre, notons que la monnaie en Suisse ou encore au Rwanda a beau être le franc, ces deux pays sont réputés sourcilleux lorsqu’il s’agit de faire respecter leur souveraineté.


 

Au-delà, une analyse empirique et historique rapide permet d’observer que le Franc CFA est une monnaie saine, sans marché noir et sans multiples taux de change, qui assure parfaitement sa fonction de paiement. Elle permet de conserver la valeur de l’épargne, le Franc CFA n’ayant été dévalué qu’une seule fois en plus de plus de 70 ans, ce qui constitue un précieux gage de stabilité. Enfin, cette monnaie est un facteur puissant d’intégration régionale car elle simplifie considérablement les échanges entre les pays-membres.


 

En conclusion, je reprendrais les termes du rapport de l’Institut Montaigne : "il n’est pas de dysfonctionnement apparent dans la politique monétaire des banques centrales de la Zone franc qui puisse être attribué à l’architecture même de la zone. Si les difficultés économiques des États sont nombreuses, elles relèvent plus vraisemblablement d’une gouvernance peu efficace, d’un système fiscal insuffisamment développé et d’une économie insuffisamment diversifiée que des instruments de la politique monétaire. (…) En tout état de cause, et du point de vue des acteurs économiques, toute réforme devrait d’abord s’attacher à préserver au système sa grande stabilité."


 

Que l’on ne se méprenne pas. Il ne s’agit pas, en matière de franc CFA, de plaider pour un statu quo ad vitam aeternam, mais plutôt d’appeler les États concernés à ne pas se tromper de priorités : les transformations économiques doivent être entreprises d’abord. La réforme monétaire pourrait, elle, venir ensuite. Toutefois, en ce domaine, une évolution serait nettement préférable à une révolution. Ici comme ailleurs, il faut se garder de la tentation qui consiste à vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain…


 

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